QUATRIEME ETAGE ( 2000 )
auteur : eldentisto@caramail.com

Partie III (eldentisto)

 Un effroyable grincement accueillit l’ouverture béante de la porte. Elle n’était pas fermée à clef. Une pièce immensément vide s’ouvrait devant nous : la poussière était reine de ce royaume endormi. Elle était soulevée à ce moment là et embrunissait la pièce renforçant ainsi l’impression d’entrer dans un autre monde. Mon cœur battait la chamade. Je me sentais oppressé … Un silence absolu envahissait la pièce qui s’ouvrait devant nous : j’avais le sentiment que nous étions les premiers êtres vivants à poser le pied sur une terre inconnue. Tel Armstrong, nous allions laisser la marque de nos pas sur le sol de cet appartement : ‘’Un petit pas pour l’homme, un grand pas pour l’Humanité’’, version bibendum et sa crevette.
 J’étais tout de même étonné que la porte ne fusse pas fermée, qu’un squatter n’ait pas pris possession des lieux. Je voulu me retourner pour faire part discrètement de mon observation à Eric, mais je ne le vit plus : il avait disparu…. La panique commençait à m’envahir, tel une onde qui mouvrait mes bourrelets de graisse. Un bruit résonnait dans le couloir : un ‘’bouh’’ continu, qui glaçait le sang, se réverbérait sur les parois. Je ne pouvait en déceler l’origine. Peu sûr de mes pas, j’avançais à tâtons dans le sombre couloir… cherchant quel phénomène étrange alimentait mes phantasmes. La porte de l’appartement claqua brutalement. Heureusement qu’il n’y avait plus personne à l’étage, car tout le monde aurait été réveillé par le bruit. La mamie devait dormir paisiblement et sûrement être sourde à son âge : je ne me faisait pas trop de soucis pour elle. Cependant, il faudrait que je justifie ma présence dans cette immeuble cette nuit, à la police, s’il prenait l’idée à quelques résidants de l’appeler pour signaler la présence de rôdeurs au quatrième étage de l’immeuble.
 Mais où était passé Eric ? Je retournai vers la porte du fameux appartement où Eglantine avait tant souffert. Je voulu rouvrir la porte, mais celle-ci me résista. Curieusement, le fantôme du couloir avait décider de se taire. Je fis quelques pas en arrière et attendis silencieusement deux bonnes minutes : angoissante attente où je résistais à l’envie de m‘en griller une petite. Que le temps me parut long. Cette fois ci, j’espérais que la porte ne me résisterait pas longtemps. Je pris ma main et la posa fermement sur la poignée. Je la tournai brutalement, et pris par mon élan – je m’attendais à une résistance- je m’écrasai sur le parquet poussiéreux, faisant un grand splash, et étalant ainsi ma graisse sur le sol, soulevant une tempête de poussière. J’avais emporté mon cousin de réception avec moi ! Un rire sardonique retentissait au dessus de moi. Une toux rauque s’élança du fond de ma gorge. Péniblement, je me relevai, me demandant s’il ne fallait pas appeler un grutier d’urgence. Ce ne fut pas la peine et mon svelte corps recouvra sa confortable stature verticale. En face de moi se trouvait un soit-disant ami qui affichait outrageusement un immense sourire denté, cachant difficilement un petit rictus moqueur.
 Toujours aussi naïf ?, me dit-il. Toujours aussi con, répondis-je, vexé. J’aurais vraiment cru à un fantôme à ces yeux : il me sous-estimait vraiment…. quoique. J’aurais dû me souvenir qu’il avait une tendance maladive a ce genre d’humour : j’avais espéré que Janice avait eu la seule bonne idée de le calmer à ce niveau là !
 Eric et moi entrâmes dans un appartement de type Haussemanien, avec de magnifiques moulures au plafond. Comment un si bel appartement pouvait se trouver perdu au sein d’un quartier aussi pourri que le mien ? L’appartement était dépourvu de meubles. J’avais vraiment l’impression que cela faisait des lustres que personne n’y était entré. Eric regardait amusé l’empreinte de nos pas sur le sol. Il me dit à demi-mots, que si on voulait passer inaperçu, c’était foutu. La trace de ma chute trahissait le passage d’un pachyderme dans la nuit.

 De plus, le parquet craquait sous nos pas. Je m’attendais à voir de minuscules termites s’enfuir devant notre arrivé éléphantesque, dévoilant à un moment donné une zone de parquet tellement fragile que je me serrai retrouver instantanément dans le lit de la vieille de l’immeuble. Il n’en fut rien. Ma mini lampe torche, habituellement appendue à mes clefs, balayait le sol et tomba sur des traces de pas. Ce n’était pas une autre personne qui était passé par là, mais juste des petites dessins ponctiformes qui démarraient de nulle part et aboutissait sur un petit rat tremblotant, apeuré, dans le coin de la pièce. Je me retournai m’apercevant que cela faisait cinq bonnes minutes que je n’entendais plus la lourde respiration de mon ami. Quel blagueur ! Toujours aussi lourd !

 La lumière de la nuit se reflétait sur un immense miroir appendu à un mur du salon. J’aurais pensé qu’un miroir de cet âge et de cette taille, laissé à l’abandon depuis des lustres soit terni par les années passées, mais il n’en était rien : le bouleux reflet de ma personne apparaissait aussi clairement que dans la surface d’un lac. Je m’approchais de cet image de moi même, comme attiré. Le narcissisme n’était pourtant pas vraiment mon fort, mais j’étais comme séduit. Je posai un doigt sur la vitre et une onde apparut à la surface ; une légèrement perturbation de la platitude aqueuse d’un étang.

 Soudain, une violente douleur remonta le long de ma jambe. Cet saleté de rat avait profité de mon admiration pour cet oeuvre d’art contemporain qui se tenait devant moi. J’eus le malheureux geste reflex de balancer ma jambe d’avant en arrière, et je vis le pauvre animal s’adonner aux joies du vol plané. Il s’écrasa sur le sol, glissant sur quelques centimètres. Il resta comme cela immobile. Je le crus mort et me précipitai sur la bête immonde. Il n’étais que sonné…. Je le pris dans mes mains.

 Un souffle froid m’irisa les poils de ma nuque. Juste le temps de me retourner, et je vis que la petite perturbation ondulatoire s’était métamorphosé en un terrifiant tourbillon. Sans même réfléchir, je décidai, qu’il était temps de déguerpir. Tenant toujours l’animal entre mes mains, je courus dans le couloir puis dévalai l’escalier. Arrivé dans la rue, je stoppai net et m’écroulai sur le sol, asphyxié… Mais où était passé Eric ?

Le rat repris conscience et ne fut pas effrayé de se retrouver entre mes mains. Il me sembla un instant qu’il avait un regard serein… Ce n’est qu’un animal pourtant… Me poumons me brûlaient. J’avais le souffle court, une respiration saccadé, irrégulière, coupé par de petites toux sèches. J’avais vraiment l’impression de cracher mes paquet de clopes sur le trottoir. Le sport n’est vraiment pas fait moi !

Au bout de quelques minutes, je pus reprendre mes esprits, en me félicitant de n’avoir pas trébuché et déboulé – c’est le bon terme ! – l’escalier. Je me relevai, traversai la rue et rentrai, dans mon morne appartement. Le rongeur gigotait entre mes mains, mais ne semblait pas vouloir s’échapper. Qu’allais-je faire de cet animal ? Mais où étais Eric ? Que c’était il passé dans l’appartement ?

Machinalement, en passant le pan de ma porte, je m’allumai une douce cigarette. Une veille boite en carton traînait dans un coin de la pièce. J’y déposa le rat et posa la boite sur mon bureau à côté de l’ordinateur. L’animal y parut à son aise. J’y posa une petite coupelle avec de l’eau et des restes de nourriture et vis la bête s’y précipiter, avant de s’assoupir dans un coin. 1 heure du matin, il était temps de dormir.

Je m’affalais sur le canapé et allumais la télé. Je zappais de chaîne en chaîne tombant sur d’ennuyeuses émissions. Je m’endormis pensant à cet enflure d’Eric qui avais bien dû se marrer pour avoir effrayer un bibendum tel que moi. J’avais juste oublié son côté ‘’blagueur ‘’. Le sommeil m’emportât alors qu’un ennuyeux film pour adulte démarrait sur une chaîne cryptée…

Les doux rayons du soleil levant traversèrent les rideaux de la fenêtre, et vinrent frapper l’hippopotame endormi affalé sur le divan. La télé était toujours allumée et de moches dessins animés s’agitaient devant mes yeux. Un large bâillement, vint désarticuler ma mâchoire. Je tournai la tête vers le bureau et me rappela du rat que j’avais laissé dans la boite en carton. Cela faisait sûrement bel lurette qu’il avait dû se faire la malle et qu’il allait visité mon appartement à la recherche de nourriture. Pas de chance pour lui, il ne trouverait pas grand chose… Mais bon, je n’étais pas très content de l’avoir laisser toute la nuit dans sa boite en carton, car maintenant j’étais obligé de le chercher partout dans la maison. Et puis qu’allais-je faire de cet animal ? Le rejeter dans l’immeuble ? Si quelqu’un me voyait le faire, je serais accusé de sabotage. Le relâcher dans la rue ? Et j’aurais peut-être après sa mort sur la conscience. D’ailleurs, si je le relâchais dans l’immeuble, il ne serais pas seul, car lorsque j’ai reçus le C.D. sur la bibliothèque de l’Hypérion, j’en avais vu un… à moins que ce soit le même. Mais bon, je ne veux pas avoir de problèmes avec mes voisins. J’ai le sentiment qu’il reviendra ici de lui même…

Je me levai et allai jeter un coup d’œil dans la boite en carton. Le rat semblait dormir paisiblement. Au moi, voilà un problème qui était résolu…. Maintenant, cherchons à savoir où était passé ce saligot d’Eric. Je regardai l’heure : 6 h 37. Il fallait que je me venge : ces blagues ne m’avaient vraiment pas fait rire. Je pris le téléphone et composai son numéro : cet infâme personnage allait voir ce qu’il allait voir… Au bout de cinq à six sonneries, je tombai sur un répondeur : une voix d’outre-tombe débita un message on ne peut plus classique. Cela faisait des années que la voix de Janice n’avait pas retenti dans mes oreilles. C’était bizarre… Leur séparation ne devait pas être définitive à ses yeux. Après lui avoir laisser un tonitruant message dont il se souviendrait toujours, je décidai de continuer ma nuit. On était dimanche matin, tout de même et il serait bon que je me repose… Je fermai les stores et me couchai… dans mon lit cette fois ci.
 

10 h 45, le dring de ma porte d’entrée me réveilla. Péniblement, je me levai traînant les pieds sur le sol. J’enfilai une robe de chambre à peu près propre, serais la ceinture, faisant ainsi ressortir ma silhouette ventripotente et allai machinalement ouvrir la porte, traînaillant des pieds. C’était Malika, la fille du premier.

Super heureux de la voir dans cette tenue, j’esquissai un sourire de bienvenue, essayant de cacher l’immense gène qui m’envahissait. Elle était magnifique, fraîche, fine ; tout ce que j’aimais chez une femme. Je bougonna une question :

_ Oui ?

_ Bonjour, monsieur, excusez-moi de vous déranger, mais mon chat a disparu. Je voudrais savoir si vous ne l’aviez pas vu. Vous comprenez, il est jeune, et j’ai peur qu’il se fasse tuer dans une ville comme Paris

_ Non, je ne l’ai pas vu, mais comment est il ?

_ Il est tout noir, avec une tâche blanche sur le front. Je l’ai appelé Mistigris.

Je ne me souvenais pas que Malika eusse un chat. Mais bon, je me risquai de lui poser une autre question, afin d’avoir le plaisir de la voir un petit peu plus longtemps : ’’Ca fais longtemps que tu l’as ? Car avant, je ne t’avais jamais vu avec ?’’

Un sourire se dessina sur le visage de la jeune fille de vingt ans.

_ Je l’ai trouvé il y a une semaine qui errait dans la rue, et je l’ai recueilli. Il est malicieux et intelligent, vous verrez. J’ai parfois l’impression qu’il comprend tout.

Un bruit attira son attention. Elle passa sa tête dans l’entrebâillement de ma porte. Je me retourna. Au fond du couloir, elle voyait la boite en carton s’agiter, et un petit bruit de grattage s’en échapper. Elle me lança un regard suspicieux. Elle devait sûrement penser qu’un ogre tel que moi avait voler son chat pour je ne sais quelle expérience culinaire. Tout en me dirigeant vers le salon, je lui dis :

_Ne t’inquiète pas, moi aussi je recueille des animaux perdus ou blessés.

_ A bon, me répondit-elle en restant à l’entré de mon morne appartement

Je lui rapportai la boite où s’agitait ce cher petit rat. Celui qui m’avait fais cette plaie à la cheville gauche. Il faudrait peut-être que je pense à la désinfecter et à vérifier que cet animal ne m’a pas transmis tout un tas de maladie. Avec tous les événements de la nuit, j’avais oublier qu’il m’avait mordu : cela ne m’avait fais mal que sur le moment.

Au moment où Malika regarda, elle poussa un petit cri d’effroi et recula.

_ Ah, j’ai horreur des rats !

_ Mais non il n’est pas dangereux celui là ! rétorquai-je

_Ca apporte plein de maladie et ça bouffe tout. Vous ne devriez pas en avoir un chez vous en liberté.

_ Mais non, je l’ai depuis hier, d’ailleurs, et il faut que je l’emmène chez un vétérinaire pour vérifier qu’il ne transporte pas de germes…. car vois tu, il m’a mordu ici, lui dis-je en lui montrant ma jambe

_ Aller plutôt aux urgences : ils tueront le rat et vous mettrons sous antibiotiques, vous ferons un rappel anti-tétanos et un vaccin anti-rabique. C’est beaucoup mieux.

J’avais oublié qu’elle venait de commencer des études de médecine. Elle était passionnée par cela, et sûrement très brillante .Mais, je ne savais pas pourquoi, je ne pouvais pas envisager ce destin à ce pauvre petit rat. Je lui faisait presque confiance, c’était un sentiment étonnant, relevant de l’instinct.

_ Je ne peux pas lui faire cela, dis-je en regardant le rat avec tristesse

_ Je vois qu’une personne seule comme vous, en est réduite à adopter un rat, me dit-elle d’une voix vexante. Vous lui avez au moins donner un petit nom !

Pris au dépourvu par sa réaction un peu sèche à mon goût – je ne voulais surtout pas disputer avec la femme qui me faisait fantasmer depuis tant de temps -, je fis en sorte de ne pas remarquer son ton et chercha à donner rapidement un nom a ce rat. Je me remémora rapidement les vieux dessins animés de la Warner, que j’avais toujours préféré à ceux de Disney, surtout le couple ‘’Tom et Jerry’’ crée pas Tex Avery. Machinalement, je lui répondis : Jerry.

Elle ria au éclat et me lança un regard noir, désapprobateur.

_ Jerry est une souris et non un rat ! mon petit monsieur.

Un long silence à mon sens, clôtura cette phrase. Elle me salua et repartit dans le couloir. J’étais persuadé qu’elle s’imaginait que j’avais quelconque rapport avec le disparition de son chat. Elle devait me prendre pour un fou, avec ma manie d’apprivoiser les rats. Pour un premier contact, c’était vraiment réussit ! La journée commençait vraiment bien. Sans prendre de petit déjeuné, je m’allumai une cigarette et une pensée me traversa l’esprit : est ce que ce rat, ou plutôt Jerry, maintenant que je l’avait officiellement adopté et baptisé, allait être mon seul ami jusqu’à la fin de mes jours ?
 

Jerry sauta sur mes genoux et se dandina. Apparemment, il n’y avait pas que moi qui avait adopté quelqu’un ! De mes genoux, il sauta vers le bureau et se dirigea vers l’ordinateur. J’observais son manège avec intérêt et amusement : il me semblait qu’il essayait de pousser les bouton ‘’on’’ de la vielle machine. Je l’en dissuadai un instant, mais il revenait à la charge jusqu'à ce que je me décide à allumer l’antiquité – deux fois en un week-end, c’est un exploit non négligeable !-. Il se calma aussitôt, jusqu’à ce diriger vers une autre cible. Je commençait sérieusement à penser qu’il cherchait à me dire quelque chose. Autant se plier à ses volontés et on verra bien…

Jerry se dirigea vers le C.D. de l’Hypérion et tenta de la pousser, le tirer. Je pris la galette et le mis dans l’ordinateur. L’interface graphique que j’avais vu l’a veille réapparut. Jerry sauta sur la souris et réussit à la pousser jusqu’à un bouquin de la bibliothèque : ‘’Le mystère de Tuckersville, 1675, Ecosse’’. Je pense qu’il avait réussit à me montrer ce qu’il voulait…. Je double-cliqua sur le titre en sur-impression. Le fichier se chargea en mémoire. Le téléphone sonna….
 

Fin de la troisième partie ...

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