1.3.2.4.- La spécialité.

A partir de 1972, le groupe s'étale encore géographiquement. Bien que le centre de gravité soit toujours le sud de la Californie, les Universités de Colombie Britannique et de New York accueillent les ethnométhodologues, créent des unités d'enseignement et de recherche. A la fin de 1971, sept universités hébergent au moins trois ethnométhodologues. On peut alors considérer que la masse critique est atteinte et que la croissance du groupe ne dépendra plus que de sa capacité à surmonter les attaques dont il est l'objet. Il se produit, à cette époque, un éclatement des axes de recherche, que je détaillerai plus loin.

Bien que les références aux "pères fondateurs" soient toujours aussi nombreuses, les trajectoires personnelles des membres des premières équipes et l'arrivée de nombreux nouveaux membres provoquent des "schismes" qui ne faciliteront pas, loin de là, les tentatives ultérieures d'éclaircissement des concepts de base de l'ethnométhodologie. Ainsi, un schisme apparaît entre les côtes Ouest et Est (où sont désormais installés Blum et Mc Hugh, le premier affirmant très fermement son anti-positivisme et revendiquant la plus grande "pureté" dans ses analyses).

Des discussions portent sur la dénomination même de la discipline. Cicourel, après avoir été l'un des plus proches collaborateurs de Garfinkel, s'éloigne de celui-ci. Les raisons de cet éloignement n'ont, à ma connaissance, été données ni par l'un, ni par l'autre des deux chercheurs. Une proposition d'explication est fournie par [Widmer 1986], qui fait remonter le conflit entre les deux hommes à 1964, au moment où Cicourel publie son premier ouvrage [Cicourel 1964]. Cicourel indique dans ses remerciements qu'il reconnaît une dette importante à Garfinkel, mais que ce dernier ne l'a pas autorisé à citer ses textes verbatim. Comme le propose Widmer, "Il semble bien que cette phobie (de Garfinkel) concernant la propriété intellectuelle de ses idées soit l'une des causes majeures des rapports mitigés entre ces deux chercheurs". Le terme de "mitigés" me semble être un doux euphémisme, car, à titre d'exemple, la publication en France d'une traduction des studies, que Garfinkel semblait avoir fini par accepter après de longues années de refus de toutes les traductions aurait été remise en cause simplement parce que les traducteurs français auraient eu des relations avec Cicourel trop étroites au goût de Garfinkel. L'éloignement entre les deux hommes n'est pas seulement physique mais également conceptuel, puisque Cicourel refuse désormais de se voir placé dans le courant ethnométhodologique. Il qualifie lui-même son activité de "sociologie cognitive". Un des rares ouvrages des ethnométhodologues américains traduit en français à ce jour porte d'ailleurs ce titre [Cicourel 1979].

On peut cependant identifier, malgré le processus d'atomisation de la discipline, et de manière non exhaustive, des grands thèmes de recherche de ce que l'on pourrait appeler le noyau de l'ethnométhodologie américaine, en prenant comme point de départ le fait social pratique pour lequel une explicitation est recherchée.

Un premier grand thème d'étude, me semble t'il, est le processus social de prise de décision visant à catégoriser socialement un individu. Ce processus a été très étudié par les ethnométhodologues dans les secteurs de la justice, de l'éducation et de la santé :

- Un fait social pratique est le nombre de personnes détenues comme suspects, amenées devant des tribunaux, jugées et condamnées ou relaxées. De nombreux ethnométhodologues ont travaillé à l'observation des méthodes et des pratiques de la police, des juges, des avocats, des jurés dont le résultat est ce fait social. On peut citer, entre autres [Sudnow 1975], [Bittner 1967], [Garfinkel 1967], [Cicourel 1968], [Emerson 1969], [Sacks 1972], [Wiedner 1973], [Pollner 1974].

- Un second fait social pratique très étudié est les performances scolaires et les modèles de carrières professionnelles : [Cicourel et Kitsuse 1963], [Mehan 1973, 1974], [Shumsky et Mehan 1974], [Leiter 1974], [Roth 1974].

- Un troisième fait social est la catégorisation des malades (par urgence des soins, par types de maladies et de décès,...) en milieu médical: [Garfinkel 1967], [Wood 1968], [Sudnow 1969], [Cicourel 1975].

Un second grand thème de travail pour certains de ces ethnométhodologues est la manière dont les membres assemblent des faits pour fabriquer les réalités (ou apparences de réalité) sociales :

- processus de collecte et mise en forme de données sociales dans l'administration : [Garfinkel 1967], [Silverman 1974], [Zimmerman 1970]

- processus de collecte et mise en forme des données dans les équipes de recherche en sociologie [Cicourel 1964], [Garfinkel 1967], [Douglas 1967], [Cicourel 1974]

- processus d'organisation et de maintien de la cohérence dans les oracles [Pollner 1975], la sorcellerie [Castaneda 1968], l'astrologie [Wedow 1975], les rituels religieux [Jules-Rosette 1975], les sociétés secrètes [Bellman 1975]

- processus d'organisation des pratiques de conversation [Sacks 1972, 1973, 1974, 1975], [Shegloff 1968], [Turner 1970, 1972]

Bien entendu de très nombreux autres travaux, aux Etats Unis comme en Europe se réclament de l'école ethnométhodologique. On peut constater, outre les travaux de base, une prolifération étonnante de textes qui sont classables comme commentaires, critiques, comparatifs, définisseurs de l'ethnométhodologie et de ses concepts les plus importants. La proportion de tels textes atteint, dans certaines bases de données bibliographiques des sommets étonnants (la base de données Francis-S est, à ce titre, très représentative), qui donnent une idée de l'importance du débat initialisé par Garfinkel et des problèmes que l'on peut rencontrer en s'efforçant de donner des définitions des termes les plus souvent employés.

En 1972, le problème terminologique semble s'accentuer et dépasser la simple rivalité de personnes. Il aura des conséquences redoutables pour le groupe. Le terme "ethnométhodologie" est utilisé, sans l'accord des fondateurs (on voit mal, d'ailleurs, Garfinkel parler d'un coté d'infinitude du sens des termes et, simultanément, délivrer des labels de conformité pour des usages du terme "ethnométhodologie") par des membres extérieurs qui croient s'y reconnaître.

Si ce phénomène montre le succès croissant rencontré par les ethnométhodologues (puisque tout le monde veut en être..), il ne fait qu'accroître encore la confusion et amènera Garfinkel à prendre ses distances avec le terme, qu'il revendique toujours mais sans revendiquer l'origine de tous les travaux classés sous ce terme [Garfinkel 1985]. Garfinkel a d'ailleurs, un moment pensé à changer, tout comme Cicourel, l'appellation de son activité : "David Sudnow et moi-même avions pensé qu'une manière de commencer cette réunion serait de dire : nous avons cessé d'utiliser le mot ethnométhodologie. Nous allons maintenant parler de néo-praxéologie. Ceci, au moins clarifierait les choses pour quiconque veut utiliser le terme ethnométhodologie. Quoi qu'il veuille en faire, qu'il s'avance et qu'il le prenne. On pourrait faire ainsi, puisque, de toutes les façons, nos recherches avanceraient sans ce terme. Je pense qu'il se peut que le terme soit, en fait, une erreur. Il mène sa vie de son côté."

Ayant essaimé sur le continent nord américain, il restait aux ethnométhodologues à conquérir l'Europe, faisant ainsi une sorte de retour aux sources. Un premier ouvrage paraissait au Royaume Uni [Dreitzel 1971], cependant que plusieurs voyages amenaient Cicourel, Turner et McHugh à Londres, que Crowle obtenait un poste permanent à Oxford en 1975 et que l'Université de Manchester ouvrait rapidement un cours d'ethnométhodologie.

En France, il semble que ce soit Eliseo Veron, qui le premier, dans un séminaire de l'EPHE tenu en 1971 et 1973, ait introduit l'ethnométhodologie dans notre pays. Après [Veron 1973], [Leclerc 1979] et [Desclaux 1980] rédigeront en français les premiers articles sur cette école, en même temps qu'est publié en France l'ouvrage de [Cicourel 1979]. Ils sont relayés par un nombre d'auteurs régulièrement croissant (entre 5 et 6 nouvelles publications mentionnées chaque année dans les banques de données, auxquelles ils faut, bien entendu, ajouter la littérature non signalée, et, en particulier, les travaux d'étudiants).