Sociologie professionnelle et sociologie profane - savoir-faire et compétence

ETHNOMETHODOLOGIE : REGARDS SUR UN TERRAIN INTERDIT
par Alexandra Schmidt

L'ETHNOMETHODOLOGIE OU LE CHAOS-MANAGEMENT(1) SOCIOLOGIQUE


CHAPITRE I.3

SOCIOLOGIE PROFESSIONNELLE et SOCIOLOGIE PROFANE -SAVOIR-FAIRE et COMPETENCE -

La légitimation du sens commun en tant que connaissance et savoir-faire n'est pas simple, en particulier dans un contexte diplômo-universitaire. Si on l'argumentait suffisamment, et cela s'est fait - restons-en là -, elle impliquerait, toutes proportions gardées et non sans un sourire, une invalidation pure et simple de l'Enseignement organisé au niveau de la Chaire Universitaire.


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I.3. Sociologie professionnelle et sociologie profane - savoir-faire et compétence

I. 3.1 Le rite de l'autorité

Ramenons le débat à des niveaux plus modestes, cependant. Même la modestie a ses gloires, - et j'en veux pour exemple l'introduction de Margaret Mead à L'un et l'autre sexe (16) :

                   "(...)  ENTRE  LES MOTS DU PROFANE : 'BIEN SUR,
                   AUCUNE   SOCIETE   HUMAINE...'   ET   CEUX   DE
                   L'ANTHROPOLOGUE  :   'AUCUNE  SOCIETE   HUMAINE
                   CONNUE...' S'INTERCALENT  DES MILLIERS D'ETUDES
                   DETAILLEES ET  LABORIEUSES, MENEES A LA LUMIERE
                   D'UNE LAMPE-TEMPETE  OU A LA CLARTE D'UN FEU DE
                   BOIS PAR DES EXPLORATEURS, DES MISSIONNAIRES ET
                   DES SAVANTS MODERNES DANS TOUTES LES PARTIES DU
                   MONDE. MAIS COMMENT FAIRE PASSER TOUT CELA DANS
                   L'ECHANGE QUI  S'ETABLIT ENTRE  L'AUTEUR ET  LE
                   LECTEUR?

                   "LA  METHODE   ORDINAIREMENT   UTILISEE   POUR
                   COMBLER LE  FOSSE N'EST  AUTRE QUE  LA  METHODE
                   D'AUTORITE. AINSI,  JE POURRAIS  ENUMERER  TOUS
                   LES POSTES QUE J'AI OCCUPES ET LES DIPLOMES QUI
                   M'ONT ETE DECERNES, DU MOINS LES PLUS EMINENTS.
                   SI LE LECTEUR QUI EN PARCOURT LA LISTE EST TRES
                   INSTRUIT OU S'IL EST POINTILLEUX, IL PEUT ALLER
                   JUSQU'A CHERCHER  MON  NOM  DANS  UN  ANNUAIRE.
                   PUIS, ETANT  BIEN ETABLI QUE C'EST DE MOI QU'IL
                   S'AGIT,  QUE  JE  ME  SUIS  SOUMISE  AUX  RITES
                   D'USAGE POUR  OBTENIR MES  DIPLOMES SUPERIEURS,
                   QUE J'AI  REçU DES  BOURSES DE  RECHERCHE,  QUE
                   J'AI ENTREPRIS  DES EXPEDITIONS  ET  ECRIT  DES
                   MONOGRAPHIES SAVANTES,  LE LECTEUR  SE MET A ME
                   LIRE AVEC  LE RESPECT  DU A  CE QU'ON  APPELLE,
                   D'UNE MANIERE ASSEZ REVELATRICE, UNE 'AUTORITE'
                   EN LA MATIERE."
La sociologie professionnelle (que l'on nomme également, souvent, LA sociologie) a précisément pour caractéristique de se positionner en tant qu'autorité pour l'étude des sociétés et des faits sociaux.

Comme le dit Mead, il existe une méthode (elle utilise même le mot de 'rite'!) parfaitement connue pour devenir sociologue professionnel : des cursus d'études universitaires définis, sanctionnés par des diplômes précis qui confèrent le statut de "sociologue" (et il y a consensus à cet égard quel que soit le pays et quelles que soient les différences entre les systèmes universitaires).

On met ensuite en pratique les connaissances acquises, dont le but avoué est un compte rendu explicatif, comparatif, voire absolu des groupes sociaux, des faits sociaux, des ensembles sociaux, en bref, de l' "objet social".

Ces connaissances acquises permettent aussi bien un travail pratique (étude d'un objet particulier, définition et délimitation dudit objet, construction de modèles à partir d'éléments repérés dans l'objet et qui seront considérés comme la pierre servant à construire un mur (par exemple), élaboration de typologies, calcul de statistiques, application de divers systèmes de mesure), qu'un travail théorique qui, lui, vise à "élaborer une théorie sociologique unifiée" (17) ou du moins à contribuer à une telle élaboration. Ce travail de sociologie professionnelle se présente comme tel, est reconnu comme tel, est même rémunéré en tant que tel.


3.2 Le village du sociologue

L'ethnométhodologie démontre que effectivement, le mur (c'est-à-dire la construction théorique) se construit à force de placer les pierres, extraites du champ de la réalité par souci d' 'objectivité', les unes sur les autres, mais que la réalité, elle, continue de s'élaborer dans une continuelle construction interactive derrière ce mur qui, au lieu de "représenter" la réalité dont les pierres (éléments constitutifs) sont extraites, la voile au contraire (ceci explique mon choix du mot de "mur"; après tout, avec des pierres, on construit également des maisons, des chemins, etc.).

Pour poursuivre la métaphore du mur, l'ethnométhodologie dirait que le mur, en se construisant, fait irruption dans la réalité, y ajoute sa part d'existence, modifie la réalité, créant de nouvelles interactions, au même titre que le champ, les pierres non choisies pour le mur, le maçon qui a construit le mur. Un mur modifie son environnement : il implique une ré-organisation de la situation. Il signifie qu'on ne passe pas, ou qu'il faut négocier - verbalement ou physiquement - un passage, que des règles s'élaborent entre les acteurs en présence par rapport à ce mur, qu'on peut décider de le garder ou de le détruire...

Il est impossible, dit Garfinkel, de séparer le terrain étudié et celui qui l'étudie : il y a nécessairement interaction. Cette idée nous relie à une notion fondamentale en ethnométhodologie : celle de membre, notion que nous étudierons en plus grand détail plus loin.

Le sociologue professionnel a, lui aussi, un savoir-faire, des pratiques, celles qui appartiennent à son métier, et qui se surajoutent à son savoir-faire d'être humain, d'homme ou de femme, de Français ou d'Américain, d'époux ou de fils ; il fait partie d'un club ou d'un village - le village du sociologue professionnel, village dont il est membre. Sa seule erreur, si l'on parle effectivement de cet idéal-type de sociologue professionnel, est de penser que les lois de ce village, les raisonnements de ce village, s'appliquent par induction à tous les autres villages du monde.


3.3 Le phénomène des "self-fulfilling prophecies" (prophéties qui se réalisent d'elles-mêmes) - ou la "croyance clignotante"

Dans son observation de la réalité, le sociologue professionnel succombe à ce que Andreski (18) a appelé l' "autoréalisation" - dont Jean-René Loubat (19) nous dit qu'il s'agit d'un "processus magique plus courant qu'on ne le pense dans les sciences humaines et sociales". A savoir, on

A ce titre, le "sociologue profesionnel" tend à fonctionner de la même manière qu'un astrologue. Les signes astrologiques eux aussi fonctionnent comme une typologie de l'humanité, et cette typologie peut atteindre, comme c'est le cas en sociologie, une très grande complexité. Chez le sociologue, comme chez l'individu moderne croyant en l'astrologie, dont parle Lena Petrossian dans La Croyance Astrologique Moderne (20)

qui est un "double jeu perpétuel de forces objectives et subjectives, double jeu de la conscience rationnelle, critique, détachée, d'une part ; croyante, engagée, participante, d'autre part".

Or, Garfinkel démontre précisément

Autrement dit, il doit déclarer son appartenance au village des sociologues.


I. 3.4 Compétence du sociologue profane

Dans tous les autres villages, on construit tout autant que chez les sociologues. Sans diplômes, sans visées théoriques, mais au moyen d'une connaissance admise, transmise, adaptée, en ajustement permanent, les habitants de chaque village élaborent des méthodes pour vivre ensemble, faire des choses ensemble, pour se raconter entre eux, et pour d'autres, ce qu'ils font ensemble. Ils acquièrent une compétence incontestable dans leur fonctionnement en tant qu'habitants de leur village: ils disent ce qu'il faut au moment où il le faut, ils se font parfaitement comprendre par, et comprennent eux-mêmes parfaitement les autres membres de leur village. En tant que membres, ils ont acquis l'exact savoir-faire, la "compétence unique" (unique adequacy).

C'est à partir de ce constat qu'on arrive à la notion de sociologie profane. Le non-sociologue- professionnel crée quotidiennement une représentation de sa réalité sociale, dont il serait difficile, épistémologiquement ou "scientifiquement", de dire en quoi elle serait moins légitime que la re-présentation de la même réalité sociale par un sociologue professionnel.

En fait, le sociologue professionnel fait de la sociologie profane, mais sans le savoir, et a fortiori sans le dire, dans la mesure où il applique les lois de son propre village pour projeter sa vision villageoise sur un autre village.

Quant à l'ethnométhodologie, elle refuse précisément de se servir "d'une règle ou d'un étalon définis en dehors des situations (...)" (22).

La réalité sociale n'est pas réifiable, elle n'a pas d'existence objective en dehors de ses acteurs. Dans la préface aux Studies in Ethnomethodology, Garfinkel pose un nouveau postulat pour la sociologie :


                   "CONTRAIREMENT  A  CERTAINES  FORMULATIONS  DE
                   DURKHEIM, QUI  NOUS  ENSEIGNE  QUE  LA  REALITE
                   OBJECTIVE DES  FAITS SOCIAUX  EST  LE  PRINCIPE
                   FONDAMENTAL DE  LA SOCIOLOGIE,  ON POSTULERA, A
                   TITRE DE  POLITIQUE DE  RECHERCHE, QUE POUR LES
                   MEMBRES QUI FONT DE LA SOCIOLOGIE, LE PHENOMENE
                   FONDAMENTAL EST  LA REALITE OBJECTIVE DES FAITS
                   SOCIAUX EN  TANT QU'ACCOMPLISSEMENT CONTINU DES
                   ACTIVITES CONCERTEES  DE LA VIE QUOTIDIENNE DES
                   MEMBRES,  QUI  UTILISENT,  EN  LES  CONSIDERANT
                   COMME CONNUS  ET ALLANT  DE SOI,  DES  PROCEDES
                   ORDINAIRES    ET     INGENIEUX     POUR     CET
                   ACCOMPLISSEMENT".

Il s'agit simplement de la prise de conscience du fait que, en tant que sociologue, on est membre d'un groupe particulier d'hommes ayant son propre langage, ses propres processus de pensée et d'action. Ce que raconte le sociologue révèle en premier lieu, non pas la réalité qu'il veut décrire, mais sa propre vision, sa propre verbalisation de cette réalité.

Or, la même chose peut être dite au sujet de toute personne décrivant des groupes, des processus sociaux. Elle révèle son origine par la façon-même de procéder à cette description.
Cela revient-il à dire que tout le monde est sociologue? Oui, dans la mesure où

L'habitant d'un village est un être compétent dans son environnement. La célèbre étude de Garfinkel sur les jurés illustre cette compétence enracinée dans le sens commun d'un contexte social donné. La notion de compétence unique peut être particulièrement appréciée en tant qu'outil conceptuel dans le contexte du présent travail. En effet, dans un contexte aussi controversé et lourd d'affectivité que celui qui entoure une secte (je dis entoure, car j'inclus dans ce contexte aussi bien les membres de la secte que ceux qui sont à l'extérieur, qu'ils soient opposants ou simplement observateurs à titres divers, plus ou moins impliqués), les différents discours et comportements des différents acteurs sont réhabilités, à savoir libérés de la chape jugementale qui en fausse tant l'observation que la re-présentation.

Il m'a paru intéressant ici, pour éclairer plus avant cette notion de compétence, de relever l'utilisation de ce même mot dans deux contextes différents, "la compétence du bébé", et "la compétence messianique".

Dans le premier cas, il s'agit d'une illustration du fait que certains postulats de la démarche ethnométhodologique existent en parallèle dans des domaines tout à fait différents, en l'occurrence la pédiatrie.

L'idée de la "compétence du bébé" vient du Dr. T. Berry Brazelton (24), spécialiste mondial reconnu du nouveau-né. Il a développé une méthode d'évaluation de l'état général de santé et de développement du nourrisson qui tranche radicalement avec les méthodes passées, car elle met en jeu "le bébé en tant que personne", et partant, comme compétent pour faire ce que fait un bébé. La pédiatrie, depuis presque toujours, avait toujours concentré son activité sur l'aspect physique, à l'exclusion du relationnel, du nouveau-né. Le bébé était une catégorie collective, sub-divisée à la rigueur en bébé dormeur, bébé grognon, bébé pleureur - une sorte de typologie du bébé. Mais en tous les cas, c'était un être passif. L'attitude du pédiatre était basée sur cette vision réductrice, et ses indications portaient sur les seuls mécanismes physiologiques. La nouveauté, dans la démarche de Brazelton, est de faire émerger non seulement la compétence unique de chaque bébé, mais de l'aborder dans son contexte, en tenant compte des interactions multiples du bébé et de son environnement. Le bébé n'est pas séparable de ce dernier. Il est membre du village qui est sa famille. Il est directement engagé, avec l'ensemble des autres membres de son village, à créer une réalité commune. C'est exactement le point de vue de Brazelton, qui intègre le bébé comme être unique, doué de compétences uniques, dans un contexte précis, et il en étudie les caractéristiques physiologiques, psychologiques, affectives en interaction dynamique.

Autre aspect intéressant de son approche - Brazelton, à partir des prémisses de ses études, intervenient dans le langage naturel propre à une famille. L'un des aspects les plus frappants de ses ouvrages est qu'il ne donne pas de consignes générales, du type :

Il étudie des cas. Il y examine des exemples précis, entièrement contextués : telle mère, ayant telle personnalité, pourrait faire telle chose avec son enfant, ce dernier ayant tels traits caractéristiques personnels. Ainsi intègre-t-il toute la complexité de l'interaction entre les membres du village famille, et entre les membres de ce village et tout l'environnement social de ce deriner (l'école, le square, etc.).

Il m'a paru que cette approche relève des considérations les plus utiles à une compréhension de l'ethnométhodologie.

Le deuxième exemple de l'utilisation non- strictement-ethnométhodologique du mot de compétence peut prêter à sourire. Il s'agit de la "compétence messianique", terme que je donne à l'auto-représentation de Sun Myung Moon, fondateur et leader de la secte Moon (25), objet de la présente étude, en tant que Messie qualifié. Sa démarche, telle que je la perçois, est la suivante : un messie est un messie parce qu'il est qualifié pour être un messie. Sa présentation desdites qualifications est telle qu'il apparaît lui-même comme seul détenteur de la compétence requise. Il ne s'agit pas d'une démarche qui, comme celle de Brazelton, se rapproche d'une démarche ethnométhodologique à proprement parler. Et pourtant, pour parler de compétence du messie, il fait apparaître en filigrane la notion que son mouvement constitue un groupe (village) dans lequel tous les membres ont des fonctions précises et prescrites qui requièrent des compétences spécifiques, même le messie. Il est simplement intéressant de relever le fait que la notion de compétence est une notion puissante, puisque même à un degré social aussi élevé - messie, envoyé de Dieu - on la fait intervenir. Moon est, d'après mes connaissances sur un grand nombre de sectes modernes, le Messie le plus professionnel dans la présentation de son propre job.



Notes

  
               1   Chaos-Management : terme donné par Peter et
                   Waterman, auteurs d'ouvrages sur la science de
                   la gestion, à un mode de gestion adapté à
                   l'hypercomplexité des entreprises modernes. Se
                   référer au point 7 du présent chapitre.
                   Qu'il soit simplement noté que le terme, ici,
                   ne doit évoquer aucune connotation négative du
                   fait de la présence du mot de "chaos" - il
                   s'agit d'un parallèle tracé, comme je l'ai fait
                   ailleurs dans ce mémoire, entre une approche
                   nouvelle d'un domaine où existaient jusqu'à
                   présent des "écoles de pensée", et l'attitude
                   ethnométhodologique, qui permet également un
                   regard nouveau.. 
  
               16  Margaret Mead,  L'Un et l'Autre Sexe,
                   Denoël/Gonthier, Folio/Essais, 1948, p. 44
                             
               17  Garfinkel et Sacks,  Les Structures Formelles
                   des Actions Pratiques, 1970, cité dans
                   Pratiques de formation - Ethnométhodologies
  
               18  Andreski, sociologue anglais, cf.  Pratiques de
                   Formation - Ethnométhodologies, p. 26

               19  Idib
                 
               20  L. Petrossian,  La Croyance Astrologique
                   moderne, éd. L'Age d'Homme, directeur de
                   publication Edgar Morin
            
               21  Jacqueline Signorini,  Pratiques de Formation,
                   p. 28
         
               22  Garfinkel, Studies
         
               23  Louis Quéré, dans  Pratiques de Formation
   
               24  T.Berry Brazelton, professeur à la faculté de Médecine 
                   de Harvard, Directeur de l'Unité de développement 
                   de l'Enfant à l'hôpital de Boston, auteur notamment 
                   de Naissance d'une famille, ou comment se tissent les liens.
 
               25  Voir Chapitre II, point 1.



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