Pratiques de formation (analyses), Ethnométhodologies, ( Université de Paris VIII), 1985.

numéro spécial de la revue Pratiques de formation, numéro double 11-12.

Sommaire du numéro 11-12
 
2,2 - SUR LE LANGAGE COMME MÉTHODE ET COMME MACHINERIE
(par Jacqueline Signorini)
 

De l'usage du Langage

Bar-Hillel, logicien israélien, dans un article paru en 1970 avait insisté sur la nature indexicale du langage. Cette indexicalité ne définit pas la dépendance contextuelle de la langue -- ce que l'on admet assez communément -- mais le fait qu'une langue n'est comprise que dans le contexte de sa pratique parlée ou écrite.

Pour les ethnométhodologues, cette propriété inhérente au langage implique :

- qu'il n'y a pas une langue, mais des langues : modes de dire dépendants de modes de faire ;
- qu'un mode de dire est identique au mode de faire des membres.

"Les activités par lesquelles les membres organisent et gèrent les situations de leur vie courante sont identiques aux procédures utilisées pour rendre ces situations "descriptibles".
Elle fonde également le thème essentiel de l'ethnométhodologie : le fait indexical comme phénomène empirique " incontournable et irrémédiable ". La nature indexicale du langage pose la généralité de l'indexicalité.
 

La maîtrise de la langue

L'identité entre actions pratiques et procédures de description (accounts) -- récits, rapports, reportages, enquêtes, savoir-dire, dialectes -- ne signifie pas l'équivalence entre faire et dire, entre réaliser une activité et la formuler, la raconter, la justifier, la rationaliser, ou même entre la réaliser et lui donner un sens.

Pour Garfinkel, l'action est intelligible, sensée, reconnue comme sensée avant même qu'elle soit interprétée discursivement, formulée, racontée. Les procédures de discours décrivent la maîtrise que les membres ont de leur langue pour exprimer ce qu'ils font, l'exprimer comme sensé, rationnel, le reconnaître et le faire reconnaître comme tels. Ceci explique la dépendance des pratiques du discours (accounts) aux pratiques d'intelligibilité (accountability). Les pratiques du discours sont rendues possibles par la réalisation préalable des activités sociales concertées. Elles leur sont identiques car elles décrivent à la fois le contenu de l'action concertée, son intelligibilité comme action ordonnée et la maitris des membres a développé ses ressources de sens.
 

Le réflexivité de la langue

Cette identité est réflexive -- "le caractère réflexif et incarné des pratiques de descriptions" -- dans la mesure où toute description (account) renvoit au contexte qu'elle décrit : le contexte étant élaboré par l'account et en même temps l'élaborant. Les pratiques de descriptions, à un moment de l'accomplissement de l'action entreprise par les membres, agissent comme des contenus et moyens d'exhibition de l'action produite, renforçant, dirigeant, instruisant son intelligibilité. Le caractère incarné des pratiques de descriptions signifie qu'elles se réalisent dans le langage comme action pratique engageant : a) l'ordre propre de la production des membres, la méthode de l'action et b) son ordre comme capacité des membres à formuler et transmettre ce qu'ils font, ce que Garfinkel et Sacks appellent la maîtrise de soi sur l'indexicalité.

"Les membres connaissent cette réflexivité, l'exigent, comptent sur elle et en font usage pour produire, accomplir, reconnaître ou démontrer l'adéquation-rationnelle-à-toutes-fins-pratiques de leurs procédures et découvertes. Nous seulement les membres -- les jurés et les autres -- considèrent-ils cette réflexivité comme allant de soi, mais ils reconnaissent, démontrent et rendent observable à chacun des autres membres le caractère rationnel de leurs pratiques concrètes -- ce qui signifie occasionnelles -- tout en considérant, cette réflexivité comme condition inaltérable et inévitable de leurs investigations." (Garfinkel, 1967, Arguments, p. 65.)
 

Le langage comme méthode

La maîtrise du langage naturel désigne la capacité opérative des membres à produire des énoncés reconnaissables pour transmettre ou simplement suggérer ce qu'ils font, ont fait ou feront. Garfinkel 0 1967) ne s'intéresse pas au langage comme un linguiste et c'est une erreur, je pense, de limiter l'originalité de la réflexion de cet auteur à des préoccupations théoriques sur la langue, ou de l'y conduire. Le langage est une méthode au même titre que l'investigation menée par les membres d'un institut d'enquêtes pour statuer sur un type de mort, que le processus de découverte d'un pulsar, ou les procédures d'accounts des sociologies mais une méthode toute particulière et précieuse, néanmoins, car elle rend observable directement par l'exhibition du contexte verbal l'accountability d'une production sociale. Je reviendrai sur cette spécificité de la langue naturelle et sur la notion d'accounability dans un moment.

Cette phénoménologie est en action dans les textes fondateurs de l'ethnométhodologie regroupés dans les Studies. Elle explique la difficulté d'expression et le choix des formes syntaxiques particulières, pour rendre observable au lecteur le travail de la conscience "sociologique" objectivant sa subjectivité. (C. Musserl, 1953, Conf. de 1929.)

Une autre ambition avouée des Studies est d'élaborer une nouvelle théorie sociologique qui établit des règles (et non des  normes) de conduite d'enquête et de traitement des données et fonde le caractère de rationalité ou d'objectivité de l'observation et de la description sociologiques. Cette théorie intègrerait à la fois une théorie des activités pratiques et une théorie de l'opérativité du langage naturel.

Une enquête intéressante et qui dépasse le cadre de cette étude et de ma compréhension présente de l'ethnométhodologie serait de déterminer, par l'étude des textes ethnométhodologiques postérieurs à 67 et des biographies claniques des fondateurs de cette école de pensée, si le programme théorique des Studies a abouti ?
 

L'ethnométhodologie comme théorie

Mais avant de se demander qu'en est-il aujourd'hui, il me semble qu'il y a une question plus fondamentale à poser : "Est-ce conforme à l'esprit ethnométhodologique de vouloir édifier une théorie de la réalité sociale ? Peut-on statufier sur une réalité qui est par essence, dit l'ethnométhodologie, infiniment altérable, auto-reproductible, atypique ? La recommandation des Studies aux sociologues sur leurs pratiques d'analyse et de traitement des données vaut-elle pour l'ethnométhodologie elle-même ? Si oui, que doit-on entendre par théorie, règles de conduite, rationalité, objectivité ?

J'aimerais aussi apporter une appréciation toute personnelle à un texte de Harvey Sacks, traduit dans les Arguments (1984), constitué de courts passages d'articles parus entre 64 et 72.

Dans ce texte, Sacks indique ce qui a motivé sa recherche en sociologie et les raisons de son choix d'étude :

"Quand j'ai commencé à faire de la recherche en sociologie, j'ai eu cet objectif particulier : je me suis figuré que la sociologie ne pourrait pas être une véritable science tant qu'elle ne serait pas capable de traiter les détails des événements réels, de les traiter formellement et en particulier de donner des informations à leur sujet, aussi directement que l'ont fait les premières sciences. C'est-à-dire : n'importe qui d'autre peut aller y voir et vérifier si ce que vous avez dit tient. En fait, il s'agit là d'un contrôle formidable sur le fait de savoir si vous découvrez quelque chose ou pas."

Le doute existentiel de toute science, suis-je ou ne suis-je pas, est une interrogation essentielle de toute réflexion et pratique qui veut se transmettre, s'enseigner, se développer en un corps opérable d'une réalité. L'exigence scientifique d'une communauté de membres est légitime dès le moment où elle veut être savoir c'est-à-dire maîtrise d'une connaissance et d'une action sur la réalité. Sur ce point, je comprends la démarche personnelle de Sacks. "Il nous faut procéder de manière quelque peu différente. Il faut que nous nous servions de l'observation comme base pour théoriser." (1971) " Tel était mon centre d'intérêt, c'est-à-dire : peut-il y avoir une manière de procéder qui permettrait à la sociologie d'espérer pour traiter les détails des événements réels de manière formelle et informative ? -- J'ai voulu identifier un ensemble de matériaux qui permettent un test."

C'est la phénoménologie des "objets sociaux que les gens assemblent pour réaliser leurs activités" qui permet l'élaboration d'une méthode descriptible formellement. "Ce que nous ferions ainsi c'est développer une autre grammaire. Et la grammaire, évidemment, est le modèle des activités sociales bien ordonnées, observables de manière routinière."(1984).

Sacks souhaite que la recherche factuelle et le travail de traitement des données soient inspirés et dirigés par une méthode formelle qui fonde la scientificité de la science sociale. Sur ce point, Sacks défend un programme identique aux Studies. Et comme je l'ai dit, le projet d'un tel programme est déjà un sujet de questionnement au regard des idées fondatrices de l'ethnométhodologie.
 

Questions à l'ethnométhodologie

Cependant, je suis en désaccord avec Sacks lorsqu'il pense que la phénoménologie des produits de la machinerie peut permettre de découvrir la machinerie sous-jacente. "Ainsi ce n'est pas une conversation particulière, en tant qu'objet, qui m'intéresse vraiment. Ce que je vise plutôt, c'est arriver à transformer, en un sens que je conçois presque comme littéral, physique, notre vision de ce qui s'est passé dans une interaction particulière : ne plus le voir comme spécifique à cette interaction particulière produite par des gens particuliers, l'interaction étant alors l'objet de l'étude; mais le voir comme spécifique aux interactions en tant que produits d'une machinerie, ce qui est alors à découvrir étant la machinerie, étant entendu que pour la découvrir il nous faut accéder à ses produits. Pour l'instant, c'est la conversation qui nous assure un tel succès." (1970).

Ce que nous apprend l'ethnométhodologie exposée dans les Studies c'est :

1. que l'on ne peut jamais parvenir au bout du produit. Un produit cache. II cache du produit. On peut dire arbitrairement que ce qui sort de la machine -- à un moment donné -- c'est l'état, la famille, le divorce, la complicité, l'évidence, la féminité. Ce sont là des accomplissements descriptibles, circonstanciels du produit. La nature du produit c'est d'être sans arrêt "membershipping" c'est-à-dire réinvesti comme une ressource physique dans la machine du langage, de la pratique sociale observable.

2. qu'il n'y a pas de machine finie donc pas de machinerie finie. Les machines sont en partie les acteurs sociaux, en partie les institutions et allant-de-soi qui sont du déjà-là. Les uns et les autres produisent de l'infini et de l'indéfini. Indéfini parce que les institutions et allant-de-soi sont faits pour être interprétés. De la même façon, la maîtrise du langage naturel, comme machine et produit, c'est savoir qu'une formulation est infiniment formulable.

3. que la description des produits finis -- combien même le seraient-ils à un moment donné -- n'est pas réductible au mécanisme qui les génèrent. Il y a plus dans le produit que dans le mécanisme que l'on reconstitue après coup ou chemin faisant. Ceci bien sûr, du point de vue de l'observateur humain que nous sommes.

4. que rien n'est moins sûr de trouver dans la descriptibilité et l'analyse des produits, leur machinerie. On pourrait tout aussi bien trouver une machinerie dont l'observateur limité déclarerait comme la machinerie.

Enfin, j'ajouterais -- en faisant référence aux ambitions théoriciennes de Sacks -- que pour reproduire la machinerie des produits auxquels on a accès, il manque une généalogie à la phénoménologie. Je définis la généalogie comme l'opération critique et pratique qui définit dans le temps, la genèse cognitive des associations, sélections, improvisations des sens simultanément à leurs accomplissements.

Une généalogie répondrait partiellement non seulement au "comment" mais au "pourquoi". Comment on décrit les pièces de ce que l'on croit être un principe d'ordre, c'est-à-dire une machine -- ceci est le travail du phénoménologue -- pourquoi on donne des raisons sur l'émergence d'un phénomène, sa répétition, sa sanction. La généalogie doit se compléter d'autres pratiques de recherche pour élaborer le pourquoi.